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Samedi 10 mars 2018 Régis Wargnier au Cinéma du Panthéon et à la librairie

Les Prix d'excellence, Grasset

Samedi 10 mars 2018 Régis Wargnier au Cinéma du Panthéon et à la librairie

A l'occasion de la parution de son premier roman Les Prix d'excellence paru chez Grasset, Régis Wargnier est venu au Cinéma du Panthéon le 10 mars 2018 pour une Carte blanche avec une projection du film de Tchoukraï "La Ballade du soldat" et pour une signature à la librairie.

Pour un épisode de Lumière(s), un partenariat entre La Librairie du Cinéma du Panthéon et RLHD TV d'Alain ChêneRégis Wargnier nous a parlé de manière très personnelle liberté, personnages et conflits, famille et Histoire, déterminisme social et liberté de partir, création et cinéphilie.

Dans un autre registre, le réalisateur et désormais romancier a également longuement répondu aux questions ci-dessous relatives à son roman, au rapport entre le cinéma et la littérature, au cinéma.

1) Mathilde et Georges appartiennent à deux générations différentes. L'une a vingt ans dans les années 60, l'autre à vingt ans dans les années 80. Dès le début du roman vous plantez le décor de leurs jeunesses respectives en plongeant dans le détail et la complexité des questions de sexualité et de rapport sociaux. Il y a la "jeune fille" et le jeune homme avant les grandes personnes. Est-ce que c'est quelque chose qui est possible seulement avec la littérature et qui serait quasi impossible au cinéma ?

Les techniques cinématographiques, trucages, effets spéciaux, ont énormément évolué et permettent de traiter différemment la narration et le développement d’une histoire. C’est surtout dans la construction des espaces et des décors que producteurs et réalisateurs usent de ces nouvelles formes, et multiplient ainsi, aussi bien les foules que les remparts des cités moyenâgeuses, ou encore les chaînes de montagne à l’infini. « Gladiator », « Le seigneur des anneaux », « Game of thrones » illustrent l’étendue de ces possibilités.

Il est aussi possible d’inventer et de donner corps à des créatures nées de l’imagination des auteurs, comme celle de « the shape of water », et l’on peut mesurer le travail et l’implication nécessaires aux acteurs et actrices qui doivent exprimer toute une gamme de sentiments profonds, en jouant seuls, avec pour unique recours leur imagination : Sally Hawkins, lors du tournage, entoure amoureusement de ses bras… le vide, ou alors un mannequin de paille, et la créature aquatique ne se glissera dans cette étreinte qu’au moment de la post-production. Quant à Sandra Bullock, elle a exprimé, devant un fond vert, la peur, le soulagement, la bravoure, le désespoir, la détermination, seule sur un plateau de Hollywood, alors qu’à l’écran nous la découvrons voguant dans l’espace intersidéral. 

C’est encore autre chose de raconter l’histoire d’hommes et de femmes à travers leurs parcours de vies, depuis l’adolescence ou la jeunesse jusqu’à la maturité. Longtemps les réalisateurs ont dû se reposer sur le talent et la créativité des maquilleurs, secondés par des artisans spécialisés dans la fabrication des prothèses. Outre un résultat pas toujours convaincant à l’image, ces techniques nécessitaient de longues heures de préparation, souvent épuisantes pour les interprètes. Marion Cotillard dans « la môme » en est le meilleur exemple. Pour « Benjamin Button » ou « Mister nobody », l’évolution des techniques de travail a permis leur addition, maquillage et prothèses que le traitement par ordinateur vient corriger ou améliorer lors de la post-production.

Il y a des limites, voire des dangers, dans ces processus de vieillissement (ou de rajeunissement), la plus importante est que le spectateur, familier et fan de l’acteur que l’on a transformé, reste étranger à l’histoire qu’on lui raconte, car il reporte son attention sur les fausses rides, les prothèses, l’embonpoint fabriqué du héros, dont il ressent peu à peu qu’il s’agit d’un déguisement. Et puis il y a un élément, une forme de signal, dans un visage, avec lequel il est impossible de tricher : le regard, la jeunesse du regard, qui finit toujours par révéler, ou trahir le personnage. Car les yeux, au cours des ans, perdent peu à peu leur éclat, avant de se ternir. Et là, rien n’y fait, l’âge des yeux se lit, s’impose, malgré les ombres dessinées ou les paupières alourdies par les maquilleurs pour en gommer la brillance.Gary Oldman, magnifique Churchill dans « The darkest hours », a soixante ans lorsqu’il incarne le premier ministre britannique, lequel avait soixante cinq ans en 1940. Et l’on y croit !

 

Alors, si vous voulez raconter la vie de vos héros sur plusieurs décennies, il vaut mieux songer à une série, et à sa narration spécifique. Et profiter d’un changement de saison pour changer d’interprète. Je prends l’exemple des « prix d’excellence », si l’on en faisait une série : deux saisons avec Mathilde, de dix-sept à vingt et un ans, et puis trois ou quatre saisons avec une actrice dans la quarantaine pour incarner l’âge adulte de Mathilde (de quarante à cinquante ans). Evidemment, la littérature n’est jamais confrontée à cette question, et l’auteur y jouit d’une totale liberté pour raconter ses personnages de l’enfance à la vieillesse, incitant ainsi le lecteur à faire ses propres images. Là se rencontrent deux imaginaires, celui de l’écrivain et celui du lecteur.

2) Vos personnages sont cinéphiles et leur cinéphilie à une forte influence sur leur devenir. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre propre cinéphilie et votre rapport à la littérature ? Pourquoi n'avez vous pas commencé par le roman et fini par le cinéma ?

Le cinéma est une passion d’enfance, qui est très vite devenue une échappée, voire une évasion, hors des circonstances délicates, parfois difficiles, d’un environnement familial troublé par l’absence d’un père militaire qui faisait la guerre, très loin de chez nous. Je pense, par ailleurs, que le livre et l’écran se vivent de manière très différente : au cinéma, on se laisse faire, on se laisse porter, on est ballotté, et on ne sort de l’histoire qu’à la fin du film.

Lorsqu’on lit, on est actif, on est partie prenante, et on peut aussi poser le livre et l’abandonner quelques heures ou quelques jours. On est maître de sa lecture. J’aimais être captif du film, enveloppé dans la pénombre de la salle de cinéma, entouré de spectateurs de tous âges, dont je percevais les émotions et les réactions, proches ou différentes des miennes. Et puis lire, quand on est enfant, est souvent lié à l’école, au devoir, à l’étude.

Aller au cinéma était plus qu’une distraction, c’était une fête, avec une promesse de voyage vers des situations et des émotions inconnues. A la fin du secondaire, j’ai fait, à l’université de Nanterre, une licence de lettres classiques, français, latin, grec. J’ai le sentiment qu’il a fallu quitter le cadre contraignant des études, collège puis fac, pour trouver (ou retrouver) le plaisir de lire, quand c’est devenu un choix et une envie, et non plus une imposition. Si je peux dire que la vision de « Lawrence d’Arabie » est le plus fort souvenir cinématographique de mon adolescence, il a fallu attendre quelques années pour que la découverte d’un livre crée un choc de même importance : ce fut « Manhattan transfer », de John Dos Passos, roman volumineux sur l’histoire de New York dans la première moitié du vingtième siècle, au travers des existences croisées de plusieurs personnages dans la grande pomme. Je reste persuadé aujourd’hui que cette œuvre, profondément littéraire, a pourtant, par sa construction, influencé l’écriture du cinéma américain, car la notion du « montage » est au cœur même de « Manhattan transfer ». J’ai, dans la suite de cette découverte, lu la plupart des livres de Dos Passos traduits et publiés en France.

Pour revenir au sens de votre question, je n’ai jamais cessé d’aller au cinéma, et je continue. Bien sûr, après avoir vu tant de films dits « tous publics », aventures, mélodrames, westerns, films de guerre, comédies, pour la majorité américains, je me suis intéressé progressivement à d’autres formes de cinéma, tournées vers les auteurs, les grands classiques, et les grands maîtres du septième art. Je n’ai jamais cependant renié mon goût pour les films dits populaires, ceux qui racontent des histoires et nourrissent nos émotions.

3) Qu'est-ce qui change entre l'écriture d'un  scénario et l'écriture d'un roman ?

La liberté, les horizons, l’espace et le temps. L’écriture d’un scénario doit s’en tenir à la description succincte de ce que dira l’image. Par exemple, voici une description de scène :

«  Mathilde est assise à la terrasse d’un café, elle est seule, assise auprès d’un chauffage de plein air. Elle pose sur la table le journal qu’elle lisait, et regarde au loin. Elle est pensive »…

Mais on ne sait pas à quoi elle pense, l’image en effet ne le dit pas. Pas d’introspection, pas d’entrée dans les têtes, souvenirs, fantasmes, projections, perspectives. Pas de digression. Tout ce que, au contraire, les mots et les lignes des pages de livres permettent. Quand je parle de « liberté », je veux souligner les restrictions apportées à l’écriture d’un film, qui rognent cette liberté : tenir compte d’impératifs économiques, des disponibilités des uns et des autres, des autorisations de tournage… tout ce qui vient entamer le rêve du film à faire. Et puis ceci encore : Le scénario, c’est souvent un travail à plusieurs, le roman, en revanche, est un exercice solitaire. Une confrontation avec soi.

J’ai tendance à définir les réalisateurs de films comme des artisans, qui ont besoin des talents et des présences d’acteurs et de techniciens (leur qualité est de savoir mettre ensemble les meilleurs), alors que celui qui avance seul, le compositeur, le peintre, le sculpteur, l’écrivain est un artiste. Un livre est une œuvre finie, aboutie. Un scénario est un objet transitoire, nécessaire à tous ceux et celles qui participent à la fabrication d’un film, il est un point de départ.

4) "Les prix d'excellence" est traversé par l'histoire du temps présent, des années 70 à la chute de Mur de Berlin, mais aussi par des mouvements géographiques. On retrouve des lieux qui sont déjà ans vos films comme l'Afrique ou l'Est, mais il y a également de nouveaux territoires à notre connaissance avec la Corée du Nord et un personnage Nord Coréen. Est-ce que vous pouvez nous parler de ce qui peut peut-être considéré comme un déplacement de vos thématiques ?

Un déplacement des thématiques, dites vous ? La Corée du nord est en effet un nouveau territoire, chargé de mystères et de fantasmes, car elle reste fermée aux voyageurs étrangers, sinon pour des groupes soigneusement encadrés. Mais la péninsule coréenne, dans son entier, entre dans cette thématique du double, de la dualité, qui se conjugue sur plusieurs modes, la séparation, la fracture, le manque, la quête, le rassemblement, ou la réunion.

Je donne quelques éléments pour ceux et celles qui ont lu « les prix d’excellence » : Il y a les deux Corée, bien sûr, les deux Berlin (cf. la scène d’échappée de George et de Hwang lors de la chute du mur, prélude à la réunification des deux Allemagne), Hwang est partagé, voire déchiré entre son appartenance à sa nation d’origine et sa découverte de l’autre monde, magnifiée et sublimée par son rapport amoureux avec George, lequel à son tour ne connaît pas le secret de sa naissance, qui a déterminé son apparence, son corps et sa peau, qui l’isolent dans une société enfantine qui ne le reconnaît pas…

Et puis la mère de Mathilde, Colette, qui sait qu’elle est tour à tour « Colette la tête haute et Colette la tête basse ». Et encore Lucien, l’époux de Colette, homme blanc que l’amour et la sexualité poussent à se défroquer et à s’inventer une apparence nouvelle… Et j’ajouterai la fin d’un monde bâti sur l’affrontement de deux puissances et de deux visions : les communistes et les capitalistes. Cette dualité se fracture. Quelle forme va prendre le monde qui va en émerger, comment seront réparties les alliances et les affrontements à venir ?

Alors, plus qu’un déplacement, je plaiderais pour un resserrement des thématiques, mais élargies à d’autres domaines, l’intime et le social, le politique.

5) Vos personnages se retrouvent autour de la création et la production de films, à nouveau dans un contexte de rapports personnels, familiaux et sociaux marqués par la tension et la violence. I l y a là une description doublée d'une réflexion autour de l'industrie cinématographique depuis les années 80 avec une cristallisation autour du Festival de Cannes. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre rapport personnel à ces questions de production au cours de toutes ces années, à Cannes et à ce que vous avez voulu raconter à travers la fiction romanesque ?

Votre question est large, et appelle peut-être plusieurs développements. Je répondrai sur l’élément que j’ai le plus traité dans le roman : la création, l’invention, l’inspiration, autour du travail de Mathilde comme scénariste. Après avoir accompagné des réalisateurs dans la construction et l’écriture de scénarios, pour lesquels elle devait se couler dans les thèmes et les obsessions sous-jacents de la narration, les faire siens, Mathilde est mise à l’épreuve lorsque Thomas, un jeune producteur, lui offre d’écrire une histoire dont seul le thème est défini : l’amour et le hasard.

Tout est à faire. Inventer, construire, créer, raconter. L’imagination est souvent une mémoire déguisée. Ce qui surgit dans notre cerveau, telle une trouvaille, peut aussi remonter, comme du fond de la mer, de nos souvenirs « dormants », d’une page lue dans l’enfance, d’un moment d’émotion conservé d’une scène de film, d’une réplique tranchante dans une pièce du théâtre anglais ou russe. A ces éléments, conscients et inconscients, Mathilde doit ajouter son propre univers, intime et ouvert, fait des événements de sa propre vie, eux-mêmes indissociables de la vie de ses proches, quelle que soit la relation qu’elle a avec eux. C’est son matériau, la glaise qu’elle va malaxer, pétrir, en éliminer les parties digressives, puis y trouver des lignes de force, qui vont la guider en la confortant.

C’est dans ces moments là que le processus créatif, impérieux, balaye les raisons de la pudeur et de la prudence, et engage l’auteur à rejeter toute tricherie et à enrichir ses personnages, leurs actions, leurs sentiments, de sa propre sensibilité, enfin délivrée des fards qui enveloppent nos apparences et nos apparitions dans la vie en société. Cette accession au plus profond, au plus près d’elle même, est une étape décisive dans le parcours de Mathilde , celle qui va la faire passer aux yeux des siens pour une voleuse. Une voleuse d’histoires, une voleuse d’âmes.

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