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19 juin 2017 : Entretien avec Damien Leblanc à l'occasion de la parution de "Les Révolutions de Mad Men" Playlist society

19 juin 2017 : Entretien avec Damien Leblanc à l'occasion de la parution de

Camille Niochau, qui a travaillé à la librairie et qui va revenir dans les mois qui viennent, a choisi de s'entretenir avec Damien Leblanc auteur de Les Révolutions de Mad Men paru récemment aux éditions Playlist society. Merci à lui pour ses réponses détaillées et circonstanciées et merci pour la livre à Playlist.

1) Pourquoi avoir pris la série Mad Men comme sujet pour votre essai ?


Je pense que chaque sériephile entretient un lien particulier avec une poignée de séries. Pour ma part, j’ai une histoire assez forte avec Mad Men, dont les deux premières saisons m’avaient séduit sans vraiment m’émouvoir. Puis j’ai vu la troisième saison au retour d’un voyage aux États-Unis et j’ai enfin commencé à ressentir de l’empathie pour ces personnages mélancoliques et touchants qui paraissent perdus entre plusieurs époques. J’ai senti que le regard de la série sur l’Amérique des années 1960 devenait très personnel durant cette saison et cela s’est confirmé l’été suivant - en 2010 - avec la quatrième saison qui est parvenue à modifier profondément l’esthétique et les thématiques de la série. J’avais ainsi l’impression de voir les protagonistes changer en direct devant nos yeux, alors que l’Amérique expérimentait elle-même le changement dans la vraie vie avec les premières années de la présidence de Barack Obama. J’ai alors consacré plusieurs articles à Mad Men pour Fluctuat et pour Première, où je m’employais à décrypter les intentions des auteurs. Et lorsque la série s’est achevée au printemps 2015 et que sa conclusion a surpris bon nombre de téléspectateurs, j’ai à nouveau cherché à éclaircir son propos en dressant des ponts entre les différentes saisons et les différents épisodes. Avec l’éditeur Playlist Society, nous nous sommes alors attelés à ce livre, Les Révolutions de Mad Men, dont l’ambition est d’établir ce qui fait la spécificité de cette passionnante série qui a fait parcourir à ses héros un si long chemin.

 

2) Vous parlez très bien de toutes les révolutions traversées par les personnages de la série pendant près d’une décennie, mutations historiques et sociétales. Selon vous, est-ce que la série Mad Men peut être considérée comme révolutionnaire ? Et pourquoi ?

La série n’est pas forcément révolutionnaire au niveau narratif et formel car elle doit tout de même beaucoup aux Soprano ; Matthew Weiner, le créateur de Mad Men, a en effet travaillé en tant que scénariste et producteur pour les deux dernières saisons de la série culte d’HBO et on retrouve des éléments assez proches. Ceci dit, Mad Men possède une vraie originalité dans sa volonté de raconter une histoire à travers une décennie entière en nous indiquant toujours précisément où en sont les personnages, quel âge ils ont, à quels évènements historiques ils assistent. Mais cette grande précision temporelle s’accompagne en même temps d’un traitement parfois elliptique et onirique qui désoriente le spectateur, lequel ignore souvent quels objectifs et désirs animent véritablement les personnages. On a rarement vu à la télévision une rencontre si réussie entre le perfectionnisme d’une série historique et la fantaisie d’une création qui prend un malin plaisir à se réinventer et à surprendre le public. Citons par exemple le majestueux Far Away Places, sixième épisode de la cinquième saison, qui montre plusieurs fois les mêmes séquences sous des angles variés et à des moments différents. L’épisode tout entier ressemble à un rêve halluciné, à une longue errance dans des esprits tourmentés et psychédéliques ; on songe aux expérimentations visuelles de Michelangelo Antonioni ou de Jean-Luc Godard mais quand l’épisode s’achève, le fil du récit n’a pas été perdu de vue puisqu’on aperçoit Don Draper, seul dans son bureau, qui contemple fébrilement l’agitation de ses collègues de travail sans savoir s’il est acteur ou spectateur de ce monde en mutation.

3) Qu’aimeriez-vous poser comme questions à Matthew Weiner, si vous étiez amené à le rencontrer ?

Je lui demanderais déjà comment il interprète à titre personnel la dernière séquence de Mad Men, car il n’a jamais livré d’avis définitif sur le sujet. Cette fin ouverte laisse planer un doute quant au destin du personnage principal Don Draper, mais aussi quant au discours final de la série. Est-ce que Mad Men critique véritablement l’expansion du capitalisme en montrant que ce dernier détruit toutes les utopies sociales et récupère tout contre-pouvoir pour le transformer en produit de consommation ? Ou est-ce que la série avoue en fin de compte sa fascination pour l’industrie publicitaire, au sein de laquelle elle a pris place pendant sept saisons, en admettant que la manipulation des cerveaux est un mal nécessaire ? Peut-être aura-t-on de nouveaux éclaircissements sur la pensée politique de Matthew Weiner avec sa prochaine série, The Romanoffs, qui suivra plusieurs personnages se faisant passer pour des descendants de la célèbre dynastie russe des Romanov. Ce concept de série rappelle d’ailleurs déjà certains thèmes de Mad Men comme le mensonge, l’imposture et la substitution d’identité. Car Don Draper était d’emblée présenté comme un anti-héros qui a pris le nom d’un mort et qui se fait passer pour lui afin de se frayer une place dans la haute société.

4) Si les personnages masculins sont largement prédominants dans Mad Men, les personnages féminins ont cependant de l’importance et évoluent largement au fil des saisons. Vous consacrez un chapitre “Féminismes sous tutelle et marginalisations : un univers à deux vitesses”. Que peut-on dire, en bref, de la place qui est faite aux femmes dans Mad Men ?

La première saison de Mad Men a éventuellement pu passer pour sexiste car de nombreux dialogues dépeignaient avec une certaine complaisance le machisme de l’époque. Mais le propos sur la condition des femmes est rapidement devenu clair grâce aux trajectoires de personnages comme Peggy Olson ou Joan Holloway qui parviennent chacune à leur manière à s’émanciper de la domination masculine. L’accès des femmes à de nouveaux droits engendre ainsi progressivement un univers narratif où les figures féminines deviennent les égales des hommes (et l’ancienne secrétaire Peggy devient sans conteste la plus brillante rédactrice de l’agence Sterling Cooper). On notera par exemple que Céline Sciamma, réalisatrice des films Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, adore Mad Men et a déclaré aux Inrocks qu’il s’agissait d’une « série féministe sur un monde misogyne ». Elle affirme notamment que « Mad Men nous aura offert la plus belle galerie de personnages féminins de l’histoire de la télévision ». Ceci dit, dans cet océan d’optimisme, j’ai tout de même tenu à rappeler dans le chapitre que vous citez que le sort des femmes n’est à la fin de la série pas si idyllique qu’on veut bien le croire et que le progrès accompli s’avère particulièrement incomplet; c’est le sens de la séquence où Joan est soudain confrontée à une cinglant retour du machisme lorsqu’elle fait face à Jim Hobart, un PDG intraitable qui peut fait penser à Donald Trump. Cinquante ans après les révolutions des années 1960, le statut des femmes demeure un combat et c’est ce qu’évoque la série dans sa dernière ligne droite, où diverses épouses ou maîtresses restent prisonnières des préjugés et souffrent en silence face à la domination masculine.

5) Qu’auriez-vous envie de répondre aux fans de la série qui ont été décontenancés par les derniers épisodes de la saison 7 ?

La dernière saison peut sembler déroutante, déjà parce qu’elle est scindée en deux parties de sept épisodes qui furent diffusées à un an d’intervalle. La première partie s’achève en juillet 1969 avec le premier pas de l’Homme sur la Lune et le rachat de la société Sterling Cooper par un grand groupe. Puis la deuxième partie de cette ultime saison cultive une narration plus insolite, qui fait moins référence aux évènements historiques des années 1960 et floute davantage le rapport au temps : il s’agit avant tout de préparer les adieux aux personnages en mettant chacun face à ses contradictions et face aux choix de vie qu’il doit effectuer. Cela débouche sur des séquences étranges, comme ce moment où la mère de Megan dévalise totalement l’appartement de Don Draper dans un esprit de vengeance difficilement crédible. Mais la séquence a surtout pour vocation de montrer ensuite un Don Draper dépossédé de ses biens matériels et symboliquement mis à nu. La question se pose pour tous les protagonistes : vont-ils rester aliénés ou parviendront-ils à se libérer ? Je trouve cela très beau car chaque destin est traité avec une véritable tendresse. À partir du douzième épisode, la série se scinde même en deux avec d’un côté le New York où restent Peggy et ses acolytes et de l’autre côté la virée dans la nature de Don Draper, qui semble parti explorer une planète inconnue, un monde quasiment irréel et fantasmatique. Dans le dernier épisode, quand Don est au téléphone avec Peggy, l’univers matériel du travail paraît presque communiquer avec l’au-delà et avec le prétendu paradis où se trouve Don. C’est une habile manière de conclure la série et de questionner ce que les agissements des personnages ont su apporter aux téléspectateurs de la série.

6) Voyez-vous des parallèles à faire avec la série 22-11-63, diffusée en 2017 en France, qui se déroule aussi aux Etats-Unis dans la même décennie que Mad Men ?

Je n’ai personnellement pas vu 22-11-63, adaptation d’un roman de Stephen King parlant d’un portail temporel qui permet de remonter dans les années 1960 pour empêcher l’assassinat du président Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas. Mais le grand point commun avec Mad Men est évidemment l’obsession pour cette date tragique de l’histoire américaine. Dans la série de Matthew Weiner, l’assassinat de JFK donne lieu à un des plus beaux épisodes, le douzième de la troisième saison, d’ailleurs réalisé par le cinéaste français Barbet Schroeder. L’effet que provoque le meurtre du président est dévastateur, au point que les protagonistes ne voient plus le monde de la même façon après cela (la chanson de Skeeter Davis, The End Of The World, conclut ainsi l’épisode). On assiste véritablement à la fin de l’innocence : le doute, la suspicion et la méfiance viennent se nicher au cœur de la série et au cœur d’une Amérique jusqu’ici si sûre de sa puissance. Ce 22 novembre 1963, qui annonce tous les futurs assassinats politiques des années 1960 (ceux de Martin Luther King, de Malcolm X ou de Bobby Kennedy, le frère de JFK) est filmé par Mad Men de façon à évoquer les attentats du 11 septembre 2001. Tous les personnages sont de fait rivés à leur télévision et éprouvent une sidération devant ces images qui bouleversent à jamais leur perception de l’existence. De manière plus générale, la série intègre parfaitement à sa narration les évènements violents de l’époque, que ce soit la guerre du Vietnam, très présente dans Mad Men, ou les émeutes et manifestations qui touchent ensuite l'Amérique. Un dialogue du même épisode 3.12 tisse d’ailleurs un lien entre la Deuxième Guerre Mondiale, la Guerre du Vietnam et la future Guerre d’Irak de 2003, façon de prouver à quel point l’histoire est cyclique et répète les mêmes phénomènes. C’est là une des nombreuses qualités de la série : nous parler des années 1960 aux États-Unis mais aussi du 21ème siècle et de la manière, très universelle, dont des conflits sanglants continuent d’affleurer sous le vernis et le glamour.



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