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19 novembre 2016 : Rencontre avec Jérémie Kessler (Vidéo de Simon Kessler)

Catherine Deneuve femme maison, ENS éditions

"En réalité, mon questionnement vient de ce que le passage du temps est accepté de façon différente pour un homme et une femme. Alors qu'une star masculine peut être considérée comme un "vieux beau", qui, comme le vin de Bordeaux, se bonifie avec le temps, la femme est, très tôt, critiquée pour ses rondeurs, ses rides, voire, plus hypocrite, ses transformations artificielles. A cinquante ans, Cary Grant trouve une nouvelle jeunesse dans la couleur." (Jérémie Kessler)

 

A l'occasion de la rencontre du 29 novembre avec Jérémie Kessler et Elise Domenach autour de Catherine Deneuve, femme maison aux ENS Éditions, Jérémy Kessler a bien voulu répondre à quelques questions...

 

1) Pourriez-vous commencer par nous parler du titre de votre livre "Catherine Deneuve, femme maison". Il y a le choix de Catherine Deneuve tout d'abord et ensuite la référence à Louise Bourgeois et ses œuvres. Pouvez-vous nous donner une idée de la genèse de ce rapprochement ?

 

J’ai découvert l’œuvre de Louise Bourgeois, lors d’une exposition au musée Guggenheim de New York en 2008. L’image forte et évocatrice des « femmes maisons » m’est revenue, en travaillant sur Catherine Deneuve, lorsque j’ai observé que dans de nombreux films depuis Indochine, il était question d’un lieu, d’un territoire, d’une demeure (le château de La Partie d’échecs ou celui de Pola X, la maison de Huit femmes, le pavillon d’Un conte de Noël) ; Dans beaucoup de ces films, le personnage ne sort pas ou très peu. Dans d’autres, l’accent est mis sur le travail ménager. La métaphore de la « femme maison » permet d’interpréter cette récurrence, d’en explorer le sens et les ambiguïtés. Je l’utilise cela dit dans un sens différent de celui qu’elle a chez Louise Bourgeois, pour qui c’est une figure d’oppression. Dans mon analyse, le motif me permet d’exprimer une réappropriation de l’espace domestique et de soi-même. 

 

 

2) Votre livre s'inscrit explicitement dans une double filiation des star studies et des gender studies et fait plusieurs fois référence au livre de Gwenaëlle LeGras, Le Mythe Deneuve. Il y a également le livre culte d'Arnaud Desplechin Une certaine lenteur fait d'un essai du cinéaste et d'un entretien paru originellement pour Film Comment en décembre 2008. Comment avez-vous travaillé avec ces références ?

 

Gwénaëlle Le Gras montre que le succès de Catherine Deneuve repose en partie sur son positionnement "entre classicisme et modernité". Des Parapluies de Cherbourg ou Belle de Jour à Hôtel des Amériques, l'actrice a incarné des valeurs de libération, d'émancipation sans renier les exigences conservatrices. Or cette équivocité s'analyse par la trajectoire des personnages : l'héroïne de Belle de jour quitte le domicile conjugal mais finit par y être ramenée, celle de La Sirène du Mississipi fuit son mari, qui la retrouve dans un chalet. Toutefois, ce trajet s'inverse dans la carrière récente de Catherine Deneuve : au motif de la fuite, succède celui de la sédentarité. C'est le point de départ de mon livre.

Le livre d'Arnaud Desplechin est une référence qui permet de saisir l'intelligence et l'humilité de Catherine Deneuve, et qui m'a beaucoup servi pour réaliser mon entretien.

 

3) Une des thèses du livre est qu'il y a comme une rupture avec Indochine en 1992. L'actrice resterait dans le cadre de la vie domestique mais ce qui, par exemple, relevait de la fuite devient comme une prise de pouvoir par l'actrice.

 

L'idée principale est d'analyser un changement de dynamique. Dans Belle de jour ou La Sirène du Mississipi, la femme libre qui tente d'échapper au modèle dominant est rattrapée par l'univers bourgeois : la jeune fille-mère des Parapluies finit par accepter un mariage de convenance et sa robe se fond dans le motif du papier peint. L'héroïne de La vie de château, qui échappait aux hommes, finit par se ranger. Toutefois, à partir d'Indochine, premier rôle de grand-mère, étape dans la carrière de l'actrice, un changement survient : l'héroïne ne fuit plus, elle reste sur son territoire mais désormais c'est elle qui décide qui peut y entrer : Vincent Perez (Indochine), Matthieu Amalric (elle accepte son retour dans Un conte de Noël), Patrice Chéreau (elle le recueille dans Au plus près du paradis) ou encore Rupert Everett, Valmont quémandeur dans Les liaisons dangereuses. Imposant ses règles, elle parvient ainsi, sans révolution, à retourner l'oppression à son avantage et prendre le pouvoir.

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4) Pourriez-vous nous parler de ce phénomène assez étrange qu'est la multiplication des rôles de reine joués par Catherine Deneuve, qu'il s'agisse de reines au sens littéral ou au sens symbolique ?

 

Catherine Deneuve joue une reine dans D'Artagnan, Le Petit Poucet, Palais royal, Astérix et Obélix : Au service de sa majesté et Dieu aime le caviar (film de Yannis Smaragdis, qui n'est pas sorti en France). Cette récurrence est peut-être un hommage à la place qu'occupe l'actrice dans le cinéma français, où elle est la seule star qui, à ce point incontestée, tourne avec une telle régularité. Elle correspond en tout cas à la configuration nouvelle de son personnage qui, comme l'héroïne d'Un Conte de Noël, par des indices concrets, sa place dans le décor, son positionnement face à la caméra, la déférence des autres acteurs, donne l'impression, dans le rôle d'une princesse comme dans celui d'une bourgeoise de Roubaix, ou, dans La fille du RER, d'une mère de banlieue parisienne, d'avoir pris le pouvoir, sur son entourage voire - peut-être - sur la mise en scène elle-même.

 

5) Il y a un moment où Cary Grant surgit dans votre livre. Vous retracez la carrière de l'acteur américain du point de vue d'une des questions fondamentales de ce qui ferait la star selon Edgar Morin, à savoir la beauté et la jeunesse. Pour le dire de manière un peu provocatrice, Catherine Deneuve, une actrice, une Française, aurait su se confronter à la question du temps et des changements de générations là où l'acteur américain aurait préféré se retirer avant qu'il ne soit trop tard.

 

En réalité, mon questionnement vient de ce que le passage du temps est accepté de façon différente pour un homme et une femme. Alors qu'une star masculine peut être considérée comme un "vieux beau", qui, comme le vin de Bordeaux, se bonifie avec le temps, la femme est, très tôt, critiquée pour ses rondeurs, ses rides, voire, plus hypocrite, ses transformations artificielles. A cinquante ans, Cary Grant trouve une nouvelle jeunesse dans la couleur. S'il prend sa retraite dix ans plus tard, en 1965, après un film au titre évocateur, Walk don't run (Rien ne sert de courir), il a, en dix ans, connu une gloire sans précédent et une nouvelle carrière. Catherine Deneuve, comme d'autres actrices, ne trouve pas une nouvelle jeunesse : elle est obligée de se réinventer, de décentrer les enjeux du personnage en acceptant le passage du temps. Alors que dans un cas, la maturité est acceptable comme telle, dans l'autre elle oblige à se repositionner. Cela exposé, au fond, la vraie raison de cette comparaison est que j'adore Cary Grant !

 

6) Le livre se conclut avec un entretien fait avec Catherine Deneuve au Salon de Thé du Cinéma du Panthéon en mars 2009. Vous lui posez entre autres des questions sur la Méthode.

 

Je suis infiniment reconnaissant à Catherine Deneuve d'avoir accepté de m'accorder cet entretien. Il m'a permis d'avoir une vision beaucoup plus précise de l'humilité et la lucidité avec lesquelles elle aborde son jeu et ses personnages. Catherine Deneuve est une actrice que l'on pourrait qualifier de classique, dont le jeu, plus impressionniste que psychologique, repose sur une série de gestes, d'effets, davantage que sur une recherche introspective ou sur les critères mis en avant par la "Méthode".

  

 

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