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29 septembre 2016 : Rencontre avec Emmanuelle Jay

Plus long le chat dans la brume, édtions Adespote

29 septembre 2016 : Rencontre avec Emmanuelle Jay

 

 

1) Plus long le chat dans la brume, journal d'une monteuse est un livre issu d'un blog qui est en ligne. Alors que les blogs sont structurés par des menus, des catégories et des mots-clefs et peuvent être lus lors d'une succession de clics sur des liens, le forme du livre relié impose d'autres contraintes mais offre aussi peut-être d'autres possibilités. Des histoires succèdent à des dialogues, des réflexions ou encore des poèmes. Pouvez-vous nous dire si vous avez eu l'impression de "monter" votre livre à partir des "rushes" du blog ? Et comment avez-vous fait pour l'intégration des illustrations de Mathias Maffre ?

 

Le passage du blog au livre s’est en partie fait par un travail de montage. J’avais pour « rushes » les billets du blog (presque 200), un journal de bord tenu sur un long-métrage, et des citations collectées dans un carnet.

J’ai donc écrit et composé mon livre comme je monte. J’ai utilisé les ellipses lors de la ré-écriture pour donner plus de force à mes textes, je me suis servi du raccord pour construire le récit et assembler les billets entre eux.

J’ai imaginé des personnages : celui de la monteuse, celui du réalisateur-avec-lequel-j’ai-monté-cinq-films, celle de la réalisatrice qui ne veut pas terminer son film. Je ne cite aucun nom, mais au travers de sept ou huit films documentaires et de fictions, j’aborde les questions et parfois les obstacles que l’on rencontre lorsque l’on monte. 

J’ai approfondi dans le livre le ton poétique employé sur le blog. De là sont nés les haïkus.

Et comme je travaille depuis toujours avec les images, il était naturel pour moi d’y faire appel. Nous avons opté, avec l’éditeur, pour un travail de collaboration avec un dessinateur qui est aussi monteur. Les illustrations prolongent le texte d’une manière très libre, à l’image des corbeaux qui veillent ici et là sur les mots.

 

 2) De nombreux réalisateurs comme Bresson ou Godard sont présents dans le livre à travers des citations sur le montage. Mais il y a aussi la présence récurrente du monteur Walter Murch qui a la particularité d'avoir marqué l'histoire du montage depuis les années 1970 tout en ayant réfléchi sur son métier et ses évolutions.

 

J’ai découvert le travail de Walter Murch par ses écrits : « En un clin d’œil » mais surtout « Conversation avec Walter Murch » de Michael Ondaatje. J’ai été très sensible à la manière dont il conte l’art du montage. Son écriture est à la fois simple mais toujours précise et profonde. Et, il ne manque pas d’humour. Je me suis inspirée de son travail d’écriture pour « oser » affirmer une subjectivité dans mes récits et faire l’analyse, à partir de ma pratique, du travail en train de se faire.


Il y a peu de livres sur le montage, peu de livres écrits par des monteurs, les siens sont une mine d’or car il témoigne de son expérience. C’est d’ailleurs la citation d’ouverture du livre de Michael Ondaatje qui m’a conduite à ouvrir mon blog : « Le montage cinématographique est un art aussi merveilleux qu’obscur. Observer un monteur au travail est fascinant – et, naturellement, les monteurs détestent qu’on les observe. »


Avant de devenir monteuse, je n’étais jamais entrée dans une salle du montage. C’est un lieu très fermé et très méconnu même pour les spécialistes du cinéma. J’avais envie d’en dévoiler l’intimité à ceux qui se demandent ce qui s’y passe : le vocabulaire inventif, les gestes, les pensées, les discussions, le travail qui s’y déroule.


Concernant Bresson et Godard, à y regarder de plus près, j’ai choisi des citations qui prônent beaucoup le ressenti et le rapport aux corps et aux émotions qui sont des axes centraux de mon livre : fabriquer avec ses mains, sa pensée, ses affects.

 

3) Une esquisse du métier de monteur apparaît progressivement à la lecture. On y découvre des techniques comme des interrogations, des novices comme des mentors, des moments de doute comme des moments de création.

 

J’ai voulu créer un journal vivant. J’ai écrit en priorité sur ce qui me procurait de l’amusement, des questionnements. Il me semblait impossible d’aborder toutes les questions du métier de monteur sans passer par une écriture très pointilliste. Chaque texte dévoile une facette, un enjeu, et c’est vrai que ma position change. Parfois j’apprends, parfois j’enseigne. Je crois que ça fait partie de notre travail aussi, d’apprendre en permanence et de transmettre.


Ce livre n’est pas un livre de recette, ni un manuel. Lorsque je fais référence à des outils techniques, j’essaie toujours d’apporter un éclairage imagé et accessible, comme lorsque je parle du «rasoir» qui me permet de couper à l’image près ou encore de la «timeline» qui représente l’armature virtuelle dans laquelle je dépose mes plans. La subjectivité est très assumée dans mes récits, et j’espère qu’elle permettra aux lecteurs de mieux découvrir ce travail minutieux qu’est le montage, et pour ceux qui le pratiquent déjà, de s’interroger eux-mêmes sur leur pratique : comment est-ce que je fais, moi ?

 

4) Au fur et à mesure du livre, les relations entre la monteuse et les réalisateur.rices apparaissent dans leur complexité. De nos jours, il y a comme un couple qui se forme le temps du montage avec des enjeux de savoir, de savoir-faire, de pouvoir et de séduction. Loin des tournages généralement ouverts avec toutes sortes de techniciens et d'acteurs, des huis clos.

 

La façon la plus vivante que j’ai trouvée pour parler de cette relation de travail unique et particulière à chaque fois, est la forme des dialogues. J’ai repris des morceaux de conversations que je trouvais amusants ou qui en disaient long sur l’essence même du travail. Je me suis beaucoup amusée à scénariser des scènes de travail à partir de moments véritablement vécus.

 

5) Le travail décrit est un travail numérique. Est-il encore opportun de se poser la question des conséquences du passage au numérique généralisé ?

 

Je n’ai pour ma part connu que le numérique et aujourd’hui la très large majorité des films se tourne et se monte en numérique. Ce qui me semble important de poser comme questions maintenant, c’est celles qui concernent les temps de travail. Avec le numérique on peut faire beaucoup plus de choses et surtout plus rapidement, mais la nécessité d’avoir du temps pour élaborer, trier, construire, créer, elle, ne change pas.

 

 

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